L’habit interdit de la musulmane: hijab, niqab 1ère partie


Texte écrit par Soulaimane Chemlal, fondateur des éditions Avant l’Heure. Jaddi Chrif est un grand-père qui fait de son mieux pour apprendre et comprendre sa religion, afin de l’appliquer comme il se doit. Et aussi la transmettre. En commençant par mes trois petits-enfants : Hasan, Safia et Zeynab.

L’habit interdit de la musulmane : une pratique intégrante de l’islam tout autant qu’une invitation à la pudeur.

Jaddi Chrif, comme souvent, discute avec ses petits-enfants. C’est Zeynab, la plus jeune, qui a lancé le sujet, un sujet qui la préoccupe, comme chaque musulmane et chaque musulman :

— Sincèrement, je peux comprendre pourquoi que les gens en France sont peu familiers des vêtements islamiques, surtout ceux de la femme.

— Oui, c’est vrai Zeynab, dans leur cas ce n’est pas de la haine ni de l’islamophobie, mais juste de l’ignorance et un manque d’implication dans la construction de relations avec des musulmans.

— Un manque d’implication ? Oui, c’est vrai. Mes amies au lycée ne sont pas contre le voile.

Certaines l’étaient avant, mais depuis qu’elles me connaissent, elles ont changé d’avis. Elles ne me demanderaient jamais de l’enlever et seraient même surprises si je sortais tête nue !

— Oui, c’est ça. À la base, les gens ne sont pas spécialement pour le voile, mais ils font la part des choses et ne concentrent pas toute la personnalité des musulmanes voilées dans leurs vêtements. Ils acceptent très bien leurs collègues musulmans, leurs voisins musulmans et même leur nounou musulmane. Le voile ne fait pas partie de leur culture, mais ils l’acceptent plutôt facilement quand on leur explique à quoi il sert. Et notamment quand ils ont des proches musulmans.

— Par contre, ce que je ne comprends pas ce sont les arguments des hommes politiques pour interdire le hijâb dans les lieux institutionnels et le niqâb dans les lieux publics. En réalité je ne suis même pas sûr de les connaître.

— C’est normal, ma fille, il n’y en a pas. C’est vrai qu’il y a eu des auditions pour le cas du hijâb, mais le peuple n’a pas été consulté. Les arguments qui ont été considérés sont purement techniques.

— Techniques ? Tu veux dire au niveau de la fabrication des lois ?

— Oui, c’est ça. On a cherché les arguments qui pourraient permettre de faire une loi contre la liberté vestimentaire chez les musulmanes.

— Et apparemment, Jaddi, c’était plutôt pas simple vu qu’ils ont dû s’y reprendre à deux fois pour faire passer la loi contre le niqâb ! C’est pas évident de trouver des arguments contre le hijâb.

— C’est plutôt qu’il n’y a aucun argument à faire valoir pour cela. Et ce sujet est extrêmement intéressant pour comprendre comment les pratiques islamiques visibles, sociales et publiques, dérangent les élites. Et seulement les élites, finalement. En gros, elles les dérangent mais il n’y a aucune raison valable, c’est-à-dire concrète, pour cela.

— Ils sont quand même bien motivés !

— C’est vrai. Mais les motivations personnelles des élites ne sont pas des arguments pour promulguer une loi. Regardez. En général, la majeure partie des lois françaises est fabriquée pour répondre à un problème précis. Un problème survient, il faut le régler, on fait la loi. On a changé le taux maximal d’alcoolémie au volant parce que les conséquences de l’ivresse sur les routes coûtaient cher à la société. Mais on ne l’a pas réduit à zéro et il est possible qu’on le baisse encore comme il est possible qu’on le remonte un jour. Ce qui motive la loi ce n’est donc pas un sentiment ou une croyance mais un problème concret.

— Pourtant, Jaddi, il y a des lois qui ne sont pas liées à un problème concret. L’attentat à la pudeur, par exemple. Il n’y a aucun problème concret là qui permet d’affirmer que l’attentat à la pudeur est une mauvaise chose.

— Oh, tu parles du domaine moral ou éthique, toi. Tu as raison. Mais là encore, les lois sont motivées par des considérations concrètes comme une situation problématique. Ou alors par principe de précaution lorsque l’on suspecte des problèmes potentiels. Dans ce cas également, ce n’est pas la moralité elle-même qui est visée. Ce sont seulement les conséquences qui comptent, y compris les conséquences électorales. Ce genre de loi est extrêmement dépendant de la tendance de la majorité. Des choses considérées comme immorales auparavant sont devenues normales sous la pression sociale et l’évolution des mœurs. Les lois dans le domaine de l’éthique reflètent surtout les volontés du peuple. D’ailleurs même l’attentat à la pudeur n’existe plus en France depuis longtemps. La loi a été remplacée par une loi moins restrictive contre l’exhibition. Ce n’est pas la nudité qui est répréhensible en tant que telle mais l’exhibition quand elle dérange les autres. Et encore seulement dans certaines conditions, notamment quand la victime est un mineur. Mais la nudité en pleine rue n’est quasiment pas punie. Il peut arriver qu’on garde les contrevenants au poste de police une ou deux heures, c’est tout. On leur donne parfois une amende de quelques dizaines d’euros, mais pas plus. Et quand la nudité intervient dans les domaines artistique, cinématographique ou sportif, il n’y a plus aucun problème. Vous voyez ce que je veux dire ?

— Oui, tu veux nous faire comprendre que c’est toujours la survenue d’un problème concret qui motive l’élaboration des lois. En fait, une chose n’est pas considérée comme mauvaise en elle-même, mais seulement parce qu’elle pose un problème. Même le fait de se promener nu dans la rue !

— Oui, c’est cela. Ou dans certains cas, la précaution pour une question nouvelle. Et comme les choses dépendent de la tendance de la majorité et de l’air du temps, les lois, même dans le domaine de la moralité, sont susceptibles d’évoluer. C’est ça la démocratie. Pour la morale, une chose n’est pas mauvaise si la majorité a décidé qu’elle n’était pas mauvaise. Donc tu as raison, Hasan, une loi est fabriquée à chaque fois qu’on rencontre un problème qui dérange la majorité. Mais qu’est-ce que vous remarquez pour les lois contre les vêtements de la musulmane ?

— Elles ne sont pas motivées par des problèmes concrets ?

— Ni par une volonté du peuple, d’ailleurs.

— Exact, les enfants. Il n’y a pas d’argument. Plus encore, le hijâb et le niqâb islamiques existent depuis plus de 14 siècles, et on sait qu’ils ne posent aucun problème, contrairement au tabac, à l’alcool, aux armes à feu, à la pornographie, ou même à l’industrie pharmaceutique ou à l’endettement… Voilà pourquoi on ne sait pas vraiment pour quelle raison le hijâb et le niqâb sont interdits. On ne sait pas ce qui a incité en réalité à fabriquer des lois sur ce sujet. La seule chose concrète qui a décidé les pouvoirs publics de s’occuper des musulmanes c’est qu’il y a de plus en plus de hijâb et de niqâb dans les rues. Mais ce n’est pas un problème, çà. En réalité les réelles motivations des élites sont cachées car elles ne sont pas des arguments pour faire élaborer des lois. On ne peut pas faire des lois juste parce que le hijâb dérange ou qu’on ne l’aime pas.

— Pourtant il y a bien des textes de loi qui précisent les raisons de l’interdiction. On n’a pas interdit sans raison.

— C’est vrai, Zeynab. Mais attention à ne pas confondre les « justifications légales » et les « motivations profondes ». Il y a des textes de loi, mais ceux-ci ne précisent que les justifications légales. Forcément. En France, on ne fait pas de lois juste parce qu’on n’aime pas quelque chose. La loi exige des arguments. Donc, au final, les lois ont retenu deux justifications pour interdire les vêtements de la femme musulmane : d’un côté préserver la neutralité de la Laïcité et de l’autre, essentiellement pour le niqâb, préserver la sécurité des gens. Ce sont les deux problèmes que sont censés poser les vêtements de la musulmane. Mais en fait ce sont des prétextes et pas des arguments convaincants. Vous voyez la différence avec le fait d’interdire trop d’alcool au volant parce que ça cause des accidents ?

— Oui, le hijâb et le niqâb ne causent pas de problèmes concrets.

— Exactement. Est-ce que les jeunes filles travaillent moins bien à l’école parce qu’elles sont voilées ? Non. Est-ce que le niqâb est une arme qui provoque des morts ? Non. On croirait vraiment que l’objectif n’était pas réellement de régler un problème mais d’interdire coûte que coûte les vêtements islamiques. Ce sont des prétextes. C’est franchement clair pour le niqâb. Après la première proposition de loi, ils auraient pu s’arrêter là. Mais l’objectif était de ne plus voir de niqâb dans les rues, alors ils ont continué jusqu’à ce que la loi puisse être promulguée. Si vraiment ça posait des problèmes concrets, ils n’auraient pas eu à se casser la tête pour trouver des arguments. C’est du bricolage qu’ils ont fait.

— Oui mais tu disais tout à l’heure que la volonté du peuple pouvait pousser à fabriquer des lois. Il est possible que le peuple ne soit pas d’accord pour que les musulmanes s’habillent comme elles le veulent. Je ne parle pas des fous qui s’en prennent physiquement à nos sœurs dans les rues. Mais par exemple dans une crèche de la région parisienne la responsable a interdit à une sœur de travailler voilée et les gens étaient d’accord avec ça.

— Combien de personnes ? Non, globalement le peuple est sain, il comprend les choses. De nombreux non musulmans fréquentent des musulmans avec leurs enfants et les leur confient même quand ils vont travailler. Ces gens-là n’ont-ils rien compris ? Sont-ils plus naïfs que les autres ? Non, ils ont réfléchi et ne voient aucun problème à ce qu’une femme voilée s’occupe de leurs enfants. Pour les autres, c’est encore une question de principe sans argument. On voit bien la différence avec le taux d’alcool au volant où les gens sont tous d’accord pour dire que c’est dangereux. Comme l’a dit Zeynab, quand les gens connaissent des musulmanes, ils ne voient pas les musulmanes comme des problèmes. Mais quand on leur répète sans arrêt que le hijâb et le niqâb posent des problèmes à l’école et des problèmes de sécurité, naïvement, il y a une partie de la population qui le croit. C’est naturel. Mais d’eux-mêmes ils n’auraient pas pensé interdire quoi que ce soit. Les gens tiennent à leur liberté individuelle ici. En plus, le peuple n’a pas été consulté.

— Il y en a même qui se moquent royalement de ces lois et qui les considèrent comme une diversion.

— Oui, c’est vrai. Ils considèrent que les arguments sont légers et beaucoup disent que le gouvernement s’en prend aux musulmanes pour faire oublier aux gens qu’il ne fait pas grand-chose pour leur pouvoir d’achat, leur santé, leur emploi. Les gens ne sont pas dupes. On leur dit que le voile est interdit à l’école parce que l’État se doit d’être neutre et que la religion n’entre pas en compte dans ses affaires. Mais ils voient bien que dans de nombreux cas la religion chrétienne s’ingère dans les affaires de l’État. Certains dirigeants de partis politiques se déclarent ouvertement chrétiens et influencés par leur foi, un ex-ministre du gouvernement a récemment sommé l’un des conseillers du président de s’excuser pour ses paroles contre le pape, des municipalités mettent à disposition des terrains pour accueillir les J.M.J… Les Français se demandent en toute légitimité si les fonctions occupées et les décisions prises, et même l’argent dépensé, sont bien laïques ou s’ils ne serviraient pas la promotion du christianisme plutôt que leurs intérêts à eux. C’est même une certitude quand ils voient que leur État soutient le Vatican, que le président baise la main du pape dans le but, dit-on, de donner un signe fort aux électeurs catholiques. Et que dire de la femme de l’ex-président des Français qui rend visite au pape ou assiste, voilée d’une mantille, à ses obsèques ? Qu’est-ce qui différencie vraiment le voile à l’école et le voile de la première dame de France en visite officielle ?

— Rien qui justifie d’interdire l’un et d’autoriser l’autre.

— Exactement, ma fille. Et les gens s’en rendent compte. Comme ils se rendent compte que l’argument sécuritaire est un faux prétexte. Qui peut croire que vêtu d’un jilbâb et d’un niqâb quelqu’un peut commettre des actes de banditisme ? Imaginons qu’un homme se déguise ainsi pour commettre un délit. Tout le monde sait que ce n’est pas une tenue pour être à l’aise dans ce genre de situation, ni pour s’enfuir ni pour passer inaperçu. Et puis quand la presse nous parle des « terroristes », elle explique toujours que personne n’imaginait que l’accusé aurait pu commettre ce genre de méfaits. En gros, un terroriste efficace est une personne qui se fond dans la masse, insoupçonnable.

— C’est vrai qu’on a du mal à comprendre comment le niqâb peut être un déguisement possible pour des « terroristes » et qu’il faut, pour cette raison, l’interdire. C’est vraiment étrange cet argument.

— Oui c’est ce que presque tout le monde pense. Le peuple, musulmans et non musulmans, ainsi que beaucoup de gens dans le monde. Et même les associations des Droits de l’homme, et les instances de droit de la Communauté européenne. Beaucoup pensent que la France ne supporte pas ses minorités et leur enlève des libertés injustement. C’est pour cette raison qu’ils présentent le voile comme un danger pour la laïcité. En évoquant la laïcité en péril, on essaie de convaincre que le problème est très sérieux. C’est le pays, et même l’Europe ou le monde, qui est en danger et ses fondations qui tremblent !

— Oui. C’est pour ça aussi que les lois contre le hijâb et le niqâb sont rédigées de manière très générale. Du coup, ce n’est pas le hijâb qui est interdit à l’école mais tous les signes religieux qui se voient beaucoup. Et puis ce n’est pas le niqâb qui est interdit mais de se couvrir le visage dans la rue.

— Exactement, Hasan. Mais qui peut croire que ce ne sont pas les musulmans qui sont visés là ? Qui porte un « signe » vraiment visible ? Les musulmanes. Qui se couvre le visage en permanence ? Les musulmanes.

— Donc en fait, Jaddi, ces lois ont deux incohérences. Non seulement elles visent spécifiquement une minorité, mais en plus elles ne donnent pas d’arguments sérieux. Un peu comme si l’objectif était d’interdire le hijâb et le niqâb à tout prix.

— C’est ça. C’est parce que ces lois sont douteuses qu’ils ont préparé les choses en donnant d’autres d’arguments pour convaincre tout le monde. Pour pas qu’on remarque que c’est juste parce qu’ils détestent les habits de la musulmane qu’ils font tout pour l’interdire. Et ces arguments ne visent, bien entendu, que les vêtements des musulmanes. Et bizarrement, malgré le fait qu’ils aient été rabâchés, ils n’ont pas pu figurer dans les textes de loi.

— C’est quoi ces arguments ?

— Eh bien, il y en a de deux types. D’abord, pour convaincre de la nécessité de faire ces lois, on a essayé de convaincre que le vêtement de la musulmane rabaissait la femme.

— Tu peux donner un exemple, Jaddi.

— Le fait de prétendre que se voiler le visage empêche d’être digne, que les femmes qui portent le voile ou le niqâb ont des problèmes identitaires, qu’elles sont pauvres et atteintes sur le plan psychologique, que le voile nuit à l’égalité des hommes et des femmes, qu’il assure la mainmise des hommes sur leur femmes, que les femmes sont forcées de le mettre… bref des arguments destinés à rendre les femmes pitoyables. Mais il n’y a là rien de solide parce qu’il suffit de parler cinq minutes avec des musulmanes voilées pour se convaincre du contraire. Mais le procédé est malhonnête parce qu’à partir d’extrêmes minorités on en a tiré des règles générales pour effrayer les citoyens. Les jeunes filles par exemple que l’on force à porter le voile ne doivent pas être nombreuses, si jamais elles existent. En tout cas, je n’en connais pas et je ne connais personne qui en connaît.

— Oh, moi non plus. Et le deuxième type d’arguments, c’est quoi ?

— Alors là c’est intéressant parce que ça nous montre comment les élites françaises considèrent les pratiques religieuses et ce qui les dérange dans les nôtres. Ces arguments-là sont des fatwas.

— Des fatwas ? Comment ça ?

— Eh bien, ils donnent un avis sur ce que doit être une religion, de quoi elle a le droit de s’occuper, quelle doit être la place de l’habillement dans la religion et d’autres choses comme ça. Ce sont des fatwas. Des avis dans le domaine de la religion.

— Mais quel est l’objectif ?

— Simplement de convaincre les musulmans de renoncer à certaines pratiques islamiques, notamment le voile et de les convaincre qu’y renoncer ce n’est pas grave religieusement.

C’est toujours étrange d‘entendre un responsable politique, donc laïque, se transformer en « mufti » et donner des arguments « religieux » pour expliquer que le niqâb n’est pas islamique, que c’est une innovation qui ne se trouve pas dans le Coran.

— C’est assez malhonnête comme procédé. Comme s’ils étaient réellement inquiets que les croyants innovent par rapport au modèle coranique et prophétique. Je suis étonné qu’ils osent sortir un argument comme cela alors qu’il n’y a jamais eu la moindre divergence dans la communauté des savants de l’islam, à commencer par les compagnons, sur le fait que le Coran et les hadith rendent le hijâb obligatoire et évoquent clairement le niqâb, au point qu’on peut suivre sans peine l’argumentation des savants qui le rendent obligatoire.

— Tout à fait. Il n’y a qu’à se renseigner, c’est très facile. Mais dans le domaine de la religion, ils ne recherchent pas la science. Ils ne cherchent qu’à imposer leurs propres idées sur ce que « doit » être une religion. Donc ils veulent faire comprendre aux musulmans et aux musulmanes que tout n’est pas important dans les recommandations prophétiques. Qu’il faut garder l’esprit mais que la pratique est secondaire, surtout la pratique des actes qui ne sont pas des piliers, comme le hijâb et le niqâb. Que le voile était valable à l’époque de la Révélation mais que maintenant les choses ont changé, les gens sont « civilisés » et que la pudeur n’a plus le même sens aujourd’hui. Que le voile n’est qu’une question culturelle et que notre culture ici aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec la culture de l’Arabie d’il y a 14 siècles. Leur argument général c’est que la religion doit s’adapter à son époque. Ils assurent qu’ils veulent le bien des musulmans et leur expliquent qu’ils doivent absolument grandir s’ils veulent relever les défis de la modernité.

La suite dans un second article.

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